La Jacques Vabre 2007 vue par Nolwenn

3 novembre 2007 : à 13h02 (précisément!) 47 monocoques prennent le départ de la Transat Jacques Vabre.
4 novembre : à la même heure 13 multicoques en font de même. Et moi aussi!

Je vais essayer de vous raconter (rapidement!) cette drôle d'aventure, qui a débuté bien avant le départ...

Tout à commencé il y a quelques années, lorsque mon père s'est mis en tête de réaliser son rêve de gosse : participer à la Route du Rhum. Un an plus tard, la construction démarre à partir de plans réalisés par un oncle plus tout jeune mais toujours plein d'imagination!

Objet de la construction : un catamaran de 50 pieds (15,24 mètres)
Lieu de construction : sous des serres dans notre jardin
Lieu d'assemblage : un champ, près de la plage
Lieu de mise à l'eau : la plage
Chef de chantier : mon père (Hervé)
Ouvrier principal : mon frère (Joris)
Les autres ouvriers : la famille plus ou moins proche, des amis, des scouts, des patients de papa (il est médecin), des gens de passage, bref toutes les bonnes volontés étaient les bienvenues
Objectif : La Route du Rhum 2006

La construction a commencé en août 2003 et nous avons pu faire les premières sorties sous voiles fin août 2006. Entre les deux il y a eu trois années passées à manier la résine et la fibre de verre, la peinture, les enduits... il y a eu des doutes (les particularités du bateaux laissaient certains sceptiques), mais il y a surtout eu de grands moments (le retournement des coques avec l'aide de 40 personnes, la mise à l'eau au milieu de la plage un 14 juillet...), de l'entraide (plus de 200 personnes sont venues donner un coup de main) et un brin de folie - c'est pas pour rien que le bateau a été baptisé Délirium !

Le départ de la Route du Rhum étant début novembre il est très vite apparu que le bateau manquait de fiabilité (certaines innovations étaient décidément trop innovantes !) et le projet Route du Rhum 2006 a dû être abandonné. La prochaine aura lieu en 2010, il fallait donc faire quelque chose du bateau d'ici là or la Transat Jacques Vabre partait en 2007... Tous les efforts se sont donc concentrés pour rendre le bateau opérationnel d'ici là. A la différence de la Route du Rhum qui est une course entre St Malo et Pointe-à-Pitre en solitaire, la Transat Jacques Vabre se court entre Le Havre et Salvador de Bahia au Brésil en double (deux navigateurs par bateau).

Pour mon frère, l'année 2007-2008 était synonyme de spé/concours/boulot donc impossible pour lui de manquer un mois de cours et de prendre la place qui lui revenait (je le reconnais!) à bord du bateau. Quand mon père m'a proposé de partir avec lui j'ai sauté sur l'occasion, un peu surprise mais bien décidée à profiter d'une expérience qui ne se représenterait peut être pas!

Voilà comment une semaine avant le début de la Jacques Vabre je me suis retrouvée pour la première fois de l'autre côté des barrières, à essayer de faire fonctionner le système de communication du bord, à mettre le bateau en règle avec les normes de sécurité (ils plaisantent pas avec ça!) et à étudier les dernières données météo avec nos routeurs.

Nos routeurs ... Sans eux les choses ne se seraient pas aussi bien passées. Pendant toute la traversée ils nous ont guidés en nous indiquant les différentes options possibles, ils nous ont mis en garde contre les orages et les grains qui croisaient notre route et bien sûr ils nous ont donné les prévisions météo pour les jours à venir. C’étaient 6 élèves de l'école nationale de la météo (ENM), basée à Toulouse et encadrés d'un de leur prof. Ils ont fait un boulot fantastique, avec en plus toujours un petit mot pour nous encourager et nous remonter le moral quand les choses se gâtaient!

Le dimanche 4 novembre il fait beau, froid et il y a un peu de vent, des conditions idéales pour partir. Le bateau a pris le nom de dzenergy.com, un de nos partenaires, le temps de la course. Un quart d'heure avant le départ nous débarquons sur un Zodiac ceux qui nous ont accompagnés jusqu'au dernier moment et nous voilà livrés à nous même. Il y a des bateaux partout, un gigantesque navire de la marine nationale, des hélicoptères ... Le compte à rebours commence, nous enchaînons les manoeuvres pour rester bien positionnés par rapport à la ligne de départ et éviter les autres concurrents. Nous espérons juste réussir à ne pas être trop en retard au moment du départ, ce qui en ayant peu d'expérience de la course est déjà tout un challenge! Le départ est donné, nous passons la ligne à peu près en même temps que les autres, les dés sont jetés, ça y est on a pris le départ de notre transat!!!

Maintenant petit résumé de la traversée, avec en italique des extraits du journal de bord.

Dans la nuit de lundi à mardi : Nous passons Ouessant! Le garde côte nous signale au passage que nous sommes le dernier bateau de la course, d'accord mais notre bateau on l'a construit nous même et puis on n’est pas des pros, contrairement à la plupart des autres! La sortie de la Manche aura été placée sous le signe du petit temps, nous avons régulièrement navigué à vue avec trois autres bateaux (Nim, Négocéane et Avocet) ce qui permettait des échanges par VHF pour discuter du vent qui n'est pas là et vérifier que tout le monde se porte bien (ils s'inquiétaient un peu pour moi, c'est vrai que notre expérience est limitée et que je suis la plus jeune en multicoque ...). Mais finalement nous sommes bien contents que la sortie de la Manche se fasse dans de telles conditions, c'est un endroit qui n'a pas bonne réputation par mauvais temps.

Mercredi 07 : Une nuit passée entre surfs, départs au lof et empannages intempestifs. Il y a eu un choc, nous ne savons pas contre quoi nous avons tapé. Nous avons réduit la toile, une question se pose régulièrement : ils portent quoi comme voiles en ce moment, les pros? Le compromis entre vitesse et sécurité est difficile à trouver. Nous sommes maintenant au milieu du Golfe de Gascogne et c'est assez agité. Le safran tribord a été abîmé lors du choc, du coup nous voyons un geyser à l'arrière de la coque, impossible de se rendre compte de l'étendue des dégâts mais le bateau réagit encore bien à la barre.

Jeudi 08 : Nous avons passé le cap Finisterre (au nord de l'Espagne) cette nuit, ça a été dur, beaucoup de mer et de vent, nous avions réduit fortement la toile mais le bateau tapait beaucoup. Il parait que quelques heures plus tôt c'était pire. L'Avocet a lui aussi abîmé un safran mais ça semble plus grave que nous. Le vent et la mer se sont calmés, nous avons pu prendre des nouvelles de notre safran : la peau s'est décollée sur la partie basse, après un peu de découpage nous espérons que ça tiendra jusqu'au bout. Nous envoyons le spi et en profitons pour tout faire sécher.

Dimanche 11 : Déjà une semaine que nous sommes en mer, la descente le long du Portugal s'est passée doucement, nous nous sommes fait piéger par un système peu venté, les autres prennent de l'avance. Les dauphins viennent nous rendre visite régulièrement, c'est toujours magique de les voir arriver. Les élèves de l'école météo nous signalent des orages proches de nous. Côté organisation les choses commencent à être bien rodées : nous faisons des quarts de 3h le jour, 2h la nuit (ce qui fait pas beaucoup de sommeil!), je m'occupe de la météo et des communications, papa se charge des changements de voiles et des inévitables bricolages. Pour la cuisine, c'est chacun son tour!

Lundi 12 : Journée galère : cette nuit le bateau a commencé à taper beaucoup dans une mer très courte, impossible de dormir, puis une cellule orageuse nous a déporté du côté de Madère. Nous avons passé un certain temps à tourner dans tous les sens avec un vent assez fort qui changeait sans cesse de direction, c'est très désagréable comme situation. Pour ne pas devoir remonter au vent nous décidons de passer au large de l'île. Ca va très très vite dans un premier temps, puis nous sommes bloqués plusieurs heures sous le vent de l'île. Quand nous arrivons enfin à nous dégager de là nous sommes dans les alizés, le vent est assez fort et c'est le moment que choisit l'étai de trinquette pour nous lâcher (pour simplifier les choses il fait déjà nuit). Heureusement que toutes les journées ne se ressemblent pas!

Mercredi 14 : Nous sommes passés au milieu des Canaries, nous avons du soleil et pas trop de vent. C'est calme plat depuis plusieurs heures (ça a commencé dans la matinée). En fait pas tout a fait, j'exagère un peu : le GPS indique 0,8 noeuds et il parait qu'on a été flashé à 18h à 2 nds (il va falloir qu'ils envoient leur satellite en révision, jamais on aurait commis un excès pareil!). L'enrouleur de trinquette a été réparé (merci papa!), nous réfléchissons à comment éviter l'insolation! La vie à bord est tranquille, nous apprenons la patience!

Après les Canaries descente vers le Pot au Noir en passant entre la côte et les îles du Cap Vert. Même en pleine nuit nous assurons nos quarts en short, et dans la journée nous cherchons les coins d'ombre (il y en a pas beaucoup!). A l'intérieur c'est pas beaucoup mieux, ça fait un peu étuve, et encore nous avons de la chance le bateau est blanc... La nuit nous dormons dehors, c'est là qu'il fait le moins chaud. Nous sommes toujours sous spi. Victorinox (le bateau le plus proche de nous) n'a toujours pas l'air décidé à nous attendre un peu, ils sont pas très gentils ces petits suisses!

Dimanche 26 : Depuis vendredi nous étions dans le Pot au Noir et ça y est, nous venons d'en sortir! Le Pot au Noir c'est une zone où convergent les alizés du nord et du sud. Ca fait de drôles de mélanges avec une alternance de grains très violents et de calmes plats. Parfois cette zone est presque inexistante, parfois elle est très marquée. Certains y passent quelques heures, nous nous venons d'y passer 3 jours! Sous les nuages il y a en général beaucoup de vent et de pluie (au moins le bateau et l'équipage sont rincés, nous commencions à avoir du sel partout!) au point de ne pas pouvoir regarder face au vent. La mer est comme aplatie par la pluie, c'est dantesque. Entre deux grains nous ne pouvons même plus contrôler la direction du bateau tellement le vent est faible. Nous surveillons le ciel pour se tenir près à réduire la toile.

Mardi 28 : Nous avons passé l'équateur la nuit dernière, trinqué avec Neptune et poursuivi notre route au près vers le Brésil. Il y a du vent ce qui nous permet de tenir de bonnes moyennes (ça doit même être nos meilleures moyennes depuis le départ!) mais pas mal de mer aussi, le bateau tape et ça mouille beaucoup!

Samedi 02 décembre : Ca y est! Nous sommes arrivés après 27 jours, 1h et 40min de course, soit 12 jours de plus que les plus rapides de notre catégorie. Priorités : un steak bien saignant et une douche! Après nous pourront voir pour les formalité administratives (ici il faut pas être trop pressé mais on finit par y arriver). Aucun de nous ne maîtrise la langue locale (le portugais) alors nous nous essayons au langage des signes, appuyé d'un peu d'espagnol (pour l'anglais c'est pas la peine, nous n'avons pas croisé grand monde qui le parle) et avec un peu de patience on s'en sort. Les gens sont accueillants, toujours avec le sourire et il y a de la musique tout le temps! Le temps de ranger un peu le bateau (pas de casse à déplorer, ça c'est une grande satisfaction!) et de dormir plus de 2h et il est déjà temps de repartir... Le bateau reste là jusqu'aux vacances de Noël, en attendant il va falloir affronter le froid et retourner en cours...

J'ai essayé de faire court mais c'est pas évident! Désolée pour les termes techniques, j'ai pas réussi à tous les supprimer.
L'ambiance à bord est tout le temps restée excellente, même dans les moments moins faciles.

Voilà, c'était la fin d'une aventure merveilleuse, et il en reste un petit goût de reviens-y...

Nolwenn

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